Pourquoi Allah jure-t-Il par la vie du Prophète ﷺ dans le Coran 15:72 ?

Al-Hijr est une sourate mecquoise, tissée de récits sur des peuples anciens qui ont refusé d'écouter leurs messagers. Au verset 72, le Coran interrompt un instant ce récit. Il cesse de raconter à la troisième personne et se tourne vers le Prophète ﷺ pour lui parler en face. Pour cette adresse, Allah choisit une formule rare : un serment sur la vie même du Prophète ﷺ, « la 'amruka ». Le récit reprendra son cours juste après, comme si de rien n'était — mais l'adresse, elle, a eu lieu.

Le Coran multiplie les adresses directes au Prophète ﷺ : des ordres, des consolations, des mises en garde. Celle-ci prend une forme plus rare, un serment, prêté à lui seul, sur ce qu'il est plutôt que sur ce qu'il fait. Un lecteur qui suit la sourate depuis le début change alors de place : il ne regarde plus une histoire de l'extérieur, il assiste à un moment où le texte se penche vers un homme précis, sans que cet homme ait besoin de répondre. Ce verset appartient à l'ensemble des passages où le Coran s'adresse directement au Prophète ﷺ, chacun avec sa propre tonalité.

Que signifie jurer « par la vie » de quelqu'un ?

'amr
Terme rendu ici par « vie » ou « existence » : ce sur quoi porte précisément le serment de ce verset.

Dans un serment, celui qui jure engage ce qu'il a de plus sûr. Le Coran ouvre souvent ses sourates sur un serment de ce genre : par le soleil, par l'aube, par le figuier. Ces serments-là portent sur la création, sur des choses à regarder et à observer. Le verset 72 d'Al-Hijr fait autrement : il porte sur une personne, désignée en face, en « tu ». Le Prophète ﷺ ne prononce pas un mot dans ce verset. Il le reçoit.

Allah parle. Il engage Sa propre parole sur une existence humaine qui, elle, n'a rien à répondre. Le verset se referme sur lui-même, sans dialogue. Le silence du Prophète ﷺ ici n'a rien d'un effacement : un serment engage d'abord celui qui jure, pas celui qui l'entend.

Que révèle ce serment sur le Prophète Muhammad ﷺ ?

Le nom porté par le Prophète ﷺ donne une piste pour lire ce serment. Muhammad ﷺ vient de la racine ح-م-د (hamada). Cette racine porte le sens de la puissance : l'aptitude à produire un effet qui dure. Cet effet, une fois produit, suscite la louange en retour — la louange vient après, jamais avant.

Un serment prêté sur une existence prend un relief particulier ici. Cette existence est une vie dont l'effet n'a pas cessé avec sa propre génération : des siècles plus tard, des lecteurs francophones lisent encore ce même verset et s'arrêtent sur ce même serment. Le Coran ne développe pas pourquoi cette vie appelle un tel serment. Il le prononce, et laisse au lecteur la charge de le mesurer. Le portrait plus large du Prophète Muhammad ﷺ revient longuement sur cette force que son nom annonce.

Le verset suivant reprend le fil du récit sur les peuples anciens. Rien, dans la suite du texte, ne revient sur ce serment ni ne l'explique. Il reste posé là, entre deux versets, sans commentaire — au lecteur de s'y arrêter, ou de poursuivre sans le voir.

La prochaine fois que tu liras un passage du Coran où Allah s'adresse directement au Prophète ﷺ, arrête-toi une phrase avant de poursuivre. Demande-toi ce qu'Il choisit de dire, à lui, et à lui seul.