Qu'est-ce que la multiplication de la nourriture attribuée au Prophète ﷺ ?
Pendant le creusement de la tranchée autour de Médine, en l'an 5 de l'hégire, le compagnon Jabir ibn Abdillah remarque sur le visage du Prophète ﷺ les traits d'une faim sévère. Il rentre chez lui : il ne trouve qu'un sâ' d'orge et une petite bête à faire abattre — de quoi nourrir sa famille, tout au plus quelques hommes en plus. Le Prophète ﷺ demande qu'on ne retire ni la marmite du feu ni la pâte du pétrin avant son arrivée. Il bénit les deux. Près d'un millier d'hommes, l'ensemble des creuseurs de la tranchée, mangent alors à leur faim, par groupes, sans que le plat ne se vide.
Il a été rapporté que Jabir raconta lui-même la scène :
فَقُلْتُ يَا رَسُولَ اللَّهِ ذَبَحْنَا بُهَيْمَةً لَنَا وَطَحَنَّا صَاعًا مِنْ شَعِيرٍ كَانَ عِنْدَنَا، فَتَعَالَ أَنْتَ وَنَفَرٌ مَعَكَ، فَصَاحَ النَّبِيُّ صلى الله عليه وسلم فَقَالَ: يَا أَهْلَ الْخَنْدَقِ، إِنَّ جَابِرًا قَدْ صَنَعَ سُورًا فَحَىَّ هَلاً بِكُمْ
« J'ai dit : "Ô Messager d'Allah, nous avons abattu une petite bête à nous et moulu un sâ' d'orge qu'il nous restait : viens, toi et quelques hommes avec toi." Le Prophète ﷺ appela alors : "Ô gens de la tranchée, Jabir a préparé un repas, accourez." »*
Rapporté par Bukhari 4102
La suite du récit précise qu'il aurait ensuite demandé qu'on appelle une autre femme pour cuire avec la sienne, et qu'on puise dans la marmite sans jamais la retirer du feu. Jabir jure que les hommes — un millier, dit-il — mangèrent jusqu'à se retirer d'eux-mêmes, et que la marmite continuait de bouillir, la pâte de cuire, comme si de rien n'était. L'épisode est transmis par Bukhari, dans le livre des expéditions militaires, à travers ce même Jabir, présent ce jour-là au bord de la tranchée.
Pourquoi le nom Muhammad ﷺ porte-t-il déjà cette idée de nourriture ?
La méthode de glissement sémantique du site invite à revenir à la racine du prénom lui-même avant d'y revenir en français. محمد se construit sur la racine ح-م-د (hamada). Avant de désigner « la louange », cette racine décrit dans l'arabe ancien un aliment qui rassasie réellement, qui remplit sa fonction nourricière jusqu'au bout — et, par extension, le crépitement d'un feu qui produit son effet plein.
Muhammad ﷺ porte un nom bâti sur le modèle mufa''al, celui qui nomme le lieu et le temps où une capacité se déploie pleinement. Ce jour-là, au bord de la tranchée, un peu d'orge et une petite bête produisent un effet qui dépasse de loin leur mesure ordinaire. La racine de son propre nom décrivait déjà, avant lui, ce genre d'aliment qui remplit sa fonction jusqu'au bout.
Que faut-il en retenir sur le statut du Prophète ﷺ ?
Ce type de récit appartient à ce que la tradition regroupe sous le nom de dalā'il an-nubuwwa, les preuves du message : des faits attestés par un témoin direct — ici Jabir, présent au creusement de la tranchée — et transmis par les chaînes de rapporteurs les plus vérifiées de la discipline du hadith. L'article sur le statut du Prophète ﷺ construit, à partir de faits de ce genre, ce qui fonde son rang, et expose aussi ce qui, chez les savants, reste discuté sur la portée de tels récits. Ce récit remonte toujours au même homme, Muhammad ﷺ, et à une racine qui portait déjà, avant lui, l'idée d'un effet qui se déploie pleinement.
La prochaine fois qu'on te racontera un miracle prophétique, ne demande pas d'abord « est-ce vrai ? » — demande plutôt qui l'a vu, et par quelles mains le récit est passé jusqu'à toi. C'est cette question-là qui a construit la solidité de ce que la tradition a retenu autour de Muhammad ﷺ.
* Les paroles prophétiques sont citées en arabe, suivies d'une traduction approximative : celle-ci ne prétend pas rendre la littéralité du texte, mais en dégager un sens fidèle à l'esprit de l'enseignement.