Qu'est-ce que le ḥanīn al-jidhʿ, le miracle du tronc qui pleura ?

À Médine, avant que la mosquée du Prophète ﷺ n'ait de minbar, il prêchait debout contre un tronc de palmier planté dans le sol, l'un des piliers qui soutenaient le toit. Un jour, des compagnons lui construisent un minbar en bois, avec des marches, pour qu'on le voie mieux depuis le fond de la salle. Le Prophète ﷺ quitte le tronc et monte sur ce nouveau siège. Le tronc se met alors à gémir.

Il a été rapporté, selon Ibn Umar, que ce gémissement s'est poursuivi jusqu'à ce que le Prophète ﷺ redescende, pose la main sur le bois, et que le silence revienne.

كان النبي ﷺ يخطب إلى جذعٍ، فلمَّا اتَّخذَ المنبرَ تحوَّل إليه، فحنَّ الجذعُ، فأتاه فمسح يده عليه.

« Le Prophète ﷺ prêchait appuyé contre un tronc. Quand on lui fit un minbar, il s'y installa : le tronc gémit. Il vint alors poser la main dessus. »*

Rapporté par Bukhari, hadith n°3583
Ḥanīn
Un gémissement de manque — le mot que les Arabes emploient pour la chamelle qui a perdu son petit. C'est ce terme précis que choisit le hadith pour décrire le son du tronc.
Jidhʿ
Le tronc fixe d'un palmier, encore planté dans le sol. Celui contre lequel le Prophète ﷺ s'appuyait pour prêcher, avant que le minbar n'existe.

Pourquoi le tronc s'est-il mis à pleurer ?

Plusieurs compagnons rapportent la scène, chacun dans sa propre chaîne de transmission : Ibn Umar, Anas ibn Mâlik, Jabir ibn Abdullah. Les détails varient d'une version à l'autre — un son comparé tantôt à celui d'une chamelle, tantôt à celui d'un enfant qu'on console. Sur un point, toutes les versions s'accordent : le tronc a produit un son audible par toute l'assemblée, et ce son s'est arrêté au contact de la main du Prophète ﷺ.

Des versions parallèles de ce même récit, transmises notamment par Jabir ibn Abdullah, ajoutent un détail : le tronc pleurait le rappel d'Allah qu'il entendait auparavant, tout près de lui, chaque semaine. Le mot حنين choisi par le hadith est le vocabulaire du manque et de l'attachement, appliqué ici à une matière qu'on ne croyait pas capable d'attachement.

La racine du nom du Prophète ﷺ éclaire ce que la tradition retient de cet épisode. Muḥammad vient d'une racine qui désigne la capacité à produire un effet réel — un mot qui accomplit ce qu'on attend de lui, jusqu'au bout. Les savants qui ont recensé les preuves de sa prophétie, comme al-Bayhaqî, ont rangé le ḥanīn al-jidhʿ parmi ces preuves : un bois inerte a produit un effet que personne ne lui demandait.

Le ḥanīn al-jidhʿ est-il un hadith authentique ?

Oui : ce récit figure dans le Sahîh d'al-Bukhârî, le recueil de hadith considéré comme le plus rigoureusement vérifié de la tradition sunnite. Les savants du hadith retiennent surtout la multiplicité des chaînes : Ibn Umar, Anas et Jabir racontent le même geste, chacun de son côté, et leurs versions se retrouvent réunies dans ce même recueil. Al-Bayhaqî et d'autres l'ont classé parmi les épisodes les plus solides pour établir sa prophétie : toute une mosquée l'a entendu, au moment même où cela se produisait.

Les savants qui étudient le rang que la tradition reconnaît au Prophète ﷺ partent précisément de ce type de dossier de hadith. Le minbar existe encore aujourd'hui dans toutes les mosquées du monde ; le tronc, lui, a disparu — certains récits racontent qu'il fut enterré, d'autres qu'il se décomposa avec le temps. Le récit, lui, traverse quatorze siècles avec la même sobriété : un bois qui gémit, une main qui se pose, un silence qui revient. La tradition applique la même sobriété partout ailleurs dans ce qu'elle rapporte de la vie du Prophète Muhammad ﷺ : elle montre un fait, elle ne l'enjolive pas.

La prochaine fois qu'on te racontera ce miracle comme une simple curiosité, arrête-toi sur un détail : ce tronc n'a pleuré qu'une fois, au moment précis où on l'a délaissé. Demande-toi ce que toi, tu n'as peut-être jamais pleuré de perdre.



* Les paroles prophétiques sont citées en arabe, suivies d'une traduction approximative : celle-ci ne prétend pas rendre la littéralité du texte, mais en dégager un sens fidèle à l'esprit de l'enseignement.