Qui a écrit les hadiths du vivant du Prophète ﷺ ?
Peu de compagnons ont pris la plume pendant que le Prophète ﷺ parlait. Il a été rapporté qu'Abdullah ibn Amr ibn al-As faisait partie de ceux-là : soucieux de garder trace de tout ce qu'il entendait, il notait au fur et à mesure sur des feuillets qu'on appellera plus tard une sahîfa. Un feuillet, littéralement — quelques pages cousues ou roulées, loin de l'image du livre relié qu'on imagine aujourd'hui.
Ce geste isolé donne son nom à toute une catégorie de sources : les sahîfas des Compagnons. Chacune soutient la mémoire de celui qui l'a tenue, sans jamais s'y substituer. Un compagnon qui écrivait continuait de réciter, de vérifier, de comparer sa page à ce qu'il retenait par cœur — l'écrit restait un appui, la mémoire faisait le travail principal.
D'autres compagnons ont préféré tout confier à leur mémoire, réputée pour sa fiabilité dans une culture où la parole donnée valait un contrat. Les deux méthodes, orale et écrite, ont coexisté sans jamais s'exclure l'une l'autre.
Pourquoi le Prophète Muhammad ﷺ a-t-il d'abord freiné l'écriture de ses paroles ?
Il a été rapporté qu'à une période, le Prophète ﷺ a découragé qu'on couche par écrit autre chose que le Coran. La crainte tenait à un risque bien concret : mélanger sur un même support la Parole révélée et les mots d'un homme, fût-il le Messager d'Allah. Le Coran devait rester reconnaissable entre tous les textes, sans ambiguïté possible sur son origine — chaque lettre comptée, chaque verset daté de sa révélation.
Cette prudence explique pourquoi l'essentiel de la sunna a d'abord voyagé par la bouche et la mémoire, bien avant l'encre. Une société qui savait retenir de longues généalogies sur plusieurs générations et des poèmes entiers de plusieurs centaines de vers n'avait pas besoin du papier pour transmettre fidèlement une parole entendue une seule fois. La mémoire arabe de cette époque fonctionnait comme un instrument de précision, entraîné dès l'enfance.
Avec le temps, à mesure que l'islam s'étendait et que de nouveaux convertis, moins rompus à cet exercice, rejoignaient la communauté, la prudence initiale s'est assouplie. Écrire est redevenu un outil légitime, un appui pour une mémoire désormais sollicitée par un nombre croissant de récits à transmettre.
Comment la mémorisation a-t-elle porté la sunna avant les recueils ?
Les compagnons proches ont retenu des milliers de scènes : ce que le Prophète ﷺ disait, faisait, approuvait en silence. Chacun avec sa spécialité — certains connaissaient mieux ses habitudes domestiques, d'autres ses paroles publiques, d'autres encore ses jugements rendus entre deux personnes en litige. Cette parole circulait de compagnon à disciple, puis de disciple à disciple des disciples, chaque maillon vérifiant le précédent avant de transmettre à son tour.
Ce mode de transmission a un nom : l'isnad, la chaîne des rapporteurs. Avant même de lire un hadith, un savant demandait qui l'avait dit, à qui, et qui le tenait de qui. Cette chaîne, bien plus que le papier, a protégé la sunna de la déformation : un maillon douteux suffisait à faire chuter la valeur de tout le hadith qui s'appuyait sur lui.
- Sahîfa
- Feuillet personnel sur lequel un compagnon notait des paroles ou des gestes du Prophète ﷺ, sans classement thématique ni vérification croisée — un carnet, pas un recueil organisé.
- Isnad
- Chaîne complète des rapporteurs d'un hadith, d'un narrateur à l'autre jusqu'au compagnon témoin direct. Sa solidité détermine le degré d'authenticité attribué au hadith.
Quand la sunna a-t-elle commencé à devenir des recueils écrits ?
Il a été rapporté qu'un calife omeyyade, Umar ibn Abd al-Aziz, connu pour sa rigueur et sa piété, a donné l'impulsion décisive : il a demandé que la parole prophétique soit rassemblée par écrit, de peur qu'elle ne se perde avec la disparition des derniers témoins directs. Des savants de la génération suivante se sont attelés à cette collecte à travers les provinces de l'empire musulman naissant, chacun sillonnant les villes où vivaient encore des rapporteurs fiables.
Ce mouvement de compilation s'est étalé sur plusieurs générations, sans plan concerté d'un seul homme. Malik ibn Anas, à Médine, a rassemblé dans son Muwatta les pratiques et les paroles qu'il jugeait les mieux établies dans la ville même où le Prophète ﷺ avait vécu et enseigné. C'est l'un des plus anciens recueils qui nous soit parvenu sous une forme organisée, classé par thèmes juridiques et de vie quotidienne plutôt que par ordre chronologique.
D'autres savants, dans d'autres régions, menaient un travail semblable au même moment — chacun consignant ce que sa région et ses maîtres locaux avaient préservé. La sunna, à ce stade, existe déjà en plusieurs collectes parallèles, avant toute unification.
Comment est-on passé du recueil personnel aux grands recueils comme Bukhari et Muslim ?
Quelques générations plus tard, des savants voyagent des mois durant, d'une ville à l'autre, pour vérifier une seule chaîne de transmission auprès de son dernier maillon vivant. Bukhari et Muslim incarnent cette exigence : chacun a passé au crible des dizaines de milliers de hadiths pour n'en retenir, dans son recueil, que ceux dont la chaîne lui semblait la plus solide. Un rapporteur suspecté de mémoire défaillante, ou simplement de n'avoir jamais rencontré la personne dont il rapportait la parole, voyait tout son témoignage écarté.
Leur méthode donne naissance à une hiérarchie qu'on utilise encore aujourd'hui : sahîh (authentique), hasan (bon), da'îf (faible). Cette gradation repose sur l'examen de chaque rapporteur, un par un, à travers des générations entières — sa réputation de droiture, sa mémoire connue, ses rencontres attestées avec les maillons précédents de la chaîne.
D'autres recueils suivront ce même chantier, chacun avec ses critères propres et son niveau d'exigence. Cette diversité de méthodes a servi les générations suivantes : elle leur a permis de recouper les résultats les uns avec les autres, et de repérer plus sûrement les hadiths sur lesquels s'accordait la grande majorité des savants du hadith.
Que change ce savoir pour vous, aujourd'hui ?
Savoir cela change la façon dont vous lisez un hadith. Derrière chaque parole rapportée dans Bukhari ou Muslim, il y a une chaîne de noms, une vérification, parfois des voyages entiers pour confirmer un seul mot. Ce travail fait partie de vivre comme le Prophète ﷺ aujourd'hui : comprendre comment sa parole nous est parvenue avant de savoir comment l'appliquer.
Ce souci de fidélité, cette rigueur transmise à travers les siècles, se retrouve dans tout ce qui touche à Muhammad ﷺ : rien ne s'est fixé au hasard, tout a traversé un filtre humain, patient, avant d'arriver jusqu'à vous.
La prochaine fois qu'un hadith croise votre lecture, prends trente secondes pour chercher son recueil et son numéro. Tu tiendras alors, entre les mains, quatorze siècles de mémoire vérifiée.