« Que dire 100 fois sur Arafat ? » C'est la question qu'on tape la veille du 9 Dhul Hijja, en cherchant la formule qui rendra le jour le plus dense possible. La tradition prophétique donne des recommandations précises sur les dhikrs à multiplier ce jour-là. Mais avant de se mettre à compter sur ses doigts ou son chapelet, il faut comprendre ce que le mot arabe dhikr dit vraiment. Parce que la racine arabe ne désigne pas un comptage — elle désigne un acte de semence. Et cela change toute la posture du jour.

« 100 fois » — d'où vient cette pratique

Plusieurs traditions transmettent l'idée que certains dhikrs, répétés cent fois (ou plus) le jour de 'Arafa, produisent un effet particulier. La plus connue est celle du tahlîl prophétique — la formule que le Prophète ﷺ a désigné comme « la meilleure chose qu'il ait dite, ainsi que les prophètes avant lui » le jour de 'Arafa :

« La meilleure invocation est celle du jour de 'Arafa. Et la meilleure chose que j'ai dite, ainsi que les prophètes avant moi, c'est : lâ ilâha illâ Allâh waHdahu lâ sharîka lah, lahu al-mulk wa lahu al-Hamd, wa huwa 'alâ kulli shay'in qadîr. »

Rapporté par Tirmidhi · Sunan, hadith n°3585

Cette formule, beaucoup la répètent cent fois en boucle entre la prière du dhuhr et le coucher du soleil — le créneau où la présence rahmanique est dense à 'Arafa, et où l'analogue spirituel à distance peut être pratiqué. D'autres traditions ajoutent la sourate Al-Ikhlâs (112) répétée plusieurs fois, ou le triptyque tahlîl + takbîr + tahmîd que le hadith prophétique recommande pour l'ensemble des dix jours.

Le « 100 fois » n'est pas une obligation canonique au sens strict. C'est un repère de densité — une quantité qui rend la pratique sérieuse, qui empêche de bâcler. Mais le chiffre lui-même n'a rien de magique. Ce qui compte, c'est ce que la répétition sème.

Le tahlîl du jour de 'Arafa

Reprenons la formule prophétique, segment par segment, pour comprendre ce qu'elle dit vraiment :

  • Lâ ilâha illâ Allâh — il n'y a personne d'autre que Lui qui suscite l'adoration.
  • WaHdahu lâ sharîka lah — Lui seul, sans associé. Cette précision ferme la porte à toute association, y compris les associations subtiles (les ambitions, les attachements qui prennent la place centrale).
  • Lahu al-mulk — à Lui la maîtrise (pas seulement la « propriété » au sens juridique, mais la maîtrise réelle de tout ce qui advient).
  • Wa lahu al-Hamd — et à Lui revient toute la louange.
  • Wa huwa 'alâ kulli shay'in qadîr — et Il a maîtrise sur toute chose.

Lue ainsi, la formule ne demande rien. Elle nomme. C'est une déclaration de tawhîd qui réoriente le cœur à chaque répétition. Et c'est précisément ce qui en fait la meilleure du'â du jour : pas parce qu'elle « obtient » quelque chose, mais parce qu'elle réoriente celui qui la prononce vers la place juste.

Pratiquer cette formule cent fois, c'est cent fois revenir à cette réorientation. Cent fois sortir de l'éparpillement. Cent fois rappeler au cœur où est la place centrale. Le bénéfice ne se cumule pas comme un score — il se creuse par la répétition.

Sourate Al-Ikhlâs et autres options

À côté du tahlîl, plusieurs autres dhikrs sont multipliés à 'Arafa selon les traditions :

  • Sourate Al-Ikhlâs (112) — « Qul huwa Llâhu aHad, Allâhu S-Samad, lam yalid wa lam yûlad, wa lam yakun lahu kufuwan aHad ». Répétée trois fois, elle vaut une récitation complète du Coran selon plusieurs hadiths. Certaines traditions recommandent de la répéter cent fois ou mille fois durant le créneau de l'après-midi.
  • Le triptyque Tahlîl + Takbîr + Tahmîd que le hadith prophétique recommande pour les dix jours entiers (Ahmad, sur l'autorité d'Ibn 'Umar) — culmine en densité le 9e jour.
  • SubHân'Allâh wa biHamdihi — selon un autre hadith, « celui qui le dit cent fois en une journée voit ses péchés effacés ». Pratique générale, applicable à 'Arafa avec une intensité accrue.
  • Istighfâr — « astaghfiru Llâh wa atûbu ilayh » — répété cent fois ou plus. Particulièrement adapté au jour de 'Arafa, qui est aussi jour de tawba (cf. Coran 9:3, sourate At-Tawba qui désigne le 10e jour).

Aucune de ces formules n'est obligatoire. Toutes sont recommandées. Le critère du choix : celle qui pénètre le mieux votre cœur en ce moment de votre vie. Si une formule vous touche plus qu'une autre, c'est sur celle-là qu'il faut concentrer la pratique. Et c'est justement ce que la racine arabe z-k-r permet de comprendre.

La racine z-k-r — semence, pas comptage

Le mot français dhikr, traduit en « rappel » ou « mention de Dieu », passe à côté de ce que la racine arabe transmet. La racine z-k-r ne dit pas l'acte d'énoncer verbalement. Elle dit la pénétration, la semence.

Cette racine change tout. Quand le Coran demande de faire « dhikran kathîrâ » (un dhikr abondant), il ne demande pas un comptage de répétitions verbales. Il demande une quantité qualitative — une abondance qui pénètre, qui sème, qui féconde.

Le mot kathîrâ ne signifie pas « beaucoup » au sens chiffré. Il signifie abondance qualitative — une densité de présence qui pénètre. Et précisément, la tradition transmet une nuance importante : « on ne sait pas quel dhikr va pénétrer véritablement notre cœur ». C'est pour cela qu'on multiplie. Pas pour cocher cent, mille ou dix mille — pour augmenter les chances qu'au moins une répétition trouve l'angle qui lui permettra de descendre dans le cœur et d'y semer.

Comment pratiquer concrètement

Avec cette compréhension, la pratique du « 100 fois » à 'Arafa se transforme. Voici comment l'aborder concrètement :

1. Choisir un créneau et y rester. Le créneau prophétique recommandé est entre la prière du dhuhr et le coucher du soleil du 9 Dhul Hijja. Pendant 4 à 6 heures selon la saison, on s'installe dans un état de présence — sans écran, sans téléphone, sans dispersion. C'est l'analogue domestique du wuqûf (l'arrêt) qui caractérise 'Arafa.

2. Choisir une formule et y revenir. Ne picorez pas — restez avec une formule pendant plusieurs minutes, plusieurs dizaines de répétitions, jusqu'à ce que le sens commence à descendre. Si rien ne vient, passez à une autre formule. La répétition n'est pas mécanique : elle vise la pénétration.

3. Compter sans s'attacher au chiffre. Si compter sur les doigts ou sur un chapelet vous aide à ne pas dériver, comptez. Si le chiffre vous obsède au point de devenir l'objet de l'attention (« suis-je à 47 ou à 50 ? »), abandonnez le compte. L'important n'est pas d'atteindre cent — l'important est de semer assez longtemps pour qu'une graine pénètre.

4. Alterner avec du silence. Entre deux séries de dhikr, faites silence intérieurement. C'est dans ces espaces de silence que la graine semée commence à germer. Le dhikr n'est pas seulement la formule prononcée — c'est aussi l'espace qui la suit.

5. Ne pas culpabiliser des distractions. Votre esprit divaguera. C'est normal. Ramenez doucement la formule. La distraction puis le retour est aussi un acte rituel — c'est le mouvement par lequel le cœur apprend à revenir.

Pour la meilleure dua du jour, voir les meilleures dua du jour d'Arafat. Pour le takbîr du mois, voir le takbir de l'Aïd.


Si tu pratiques le dhikr d'Arafat cette année, ne te fixe pas un score. Fixe-toi une durée — une heure, deux heures, l'après-midi entier si tu peux. Et dans cette durée, laisse la formule te traverser plus de fois que tu n'en peux compter. C'est dans cette traversée que la graine se fraye un chemin.