Pourquoi le Prophète ﷺ demandait-il pardon plus de soixante-dix fois par jour ?

Vous vous réveillez et vous attrapez votre téléphone avant même de poser un pied par terre. Vous répondez sèchement à un message qui ne le méritait pas. Vous promettez un appel que vous ne passerez pas. Une journée ordinaire, tissée de petits écarts qu'on efface de sa mémoire avant le soir.

Il a été rapporté que le Prophète ﷺ, lui, n'oubliait rien de ces instants : il demandait pardon à Allah plus de soixante-dix fois par jour, selon un rapport bien connu — une autre version évoque le chiffre de cent — alors même qu'aucune faute grave ne lui était imputée. Un homme préservé de l'erreur qui répète pourtant ce geste des dizaines de fois avant le coucher du soleil : voilà ce qui étonne dans ce chiffre.

On imagine souvent l'istighfar réservé à ceux qui portent une lourde faute sur la conscience. Le Prophète ﷺ renverse cette image : il en fait un geste de lucidité quotidienne, répété pour un mot un peu vif, un regard détourné, une pensée fugitive — jamais pour une catastrophe. Ce chiffre invite à changer de focale : garder un fil, un rappel régulier, sans glisser vers une traque anxieuse de chaque geste.

La vie quotidienne de Muhammad ﷺ se loge aussi dans ces répétitions discrètes, celles qu'aucun récit ne détaille geste par geste mais que son entourage retenait comme une habitude constante. Parmi les gestes qui composent une manière de vivre comme le Prophète ﷺ aujourd'hui, celui-ci compte parmi les plus faciles à reprendre, sans grand bouleversement de vie. L'origine exacte du chiffre et les débats qui l'entourent se lisent dans l'article sur les soixante-dix à cent repentirs par jour. Ici, une seule question compte : comment ce geste s'installe dans une journée comme la vôtre ?

Istighfar et tawba : deux mots pour un même geste ?

Les deux mots reviennent souvent ensemble, mais ils ne désignent pas tout à fait la même chose.

Istighfar
Le geste immédiat de demander pardon, sur l'instant, sans préparation ni détour.
Tawba
Le mouvement plus large de retour vers Allah, qui inclut le regret et la décision de ne pas recommencer.

L'istighfar se dit en marchant, en cuisinant, en attendant un feu rouge. La tawba demande un temps d'arrêt, même bref, pour reconnaître un tort précis et s'engager à changer de comportement. L'istighfar répété, jour après jour, prépare le terrain d'une tawba plus profonde, le jour où un vrai tournant s'impose dans une vie.

On peut dire l'istighfar cent fois sans jamais franchir le pas d'une vraie tawba. L'inverse, en revanche, se vérifie presque toujours : une tawba sincère commence par cette même formule, répétée d'abord machinalement, puis avec un poids qui grandit.

Quels moments de la journée s'y prêtent ?

Aucun bouleversement d'emploi du temps n'est nécessaire. Le geste s'accroche à des moments qui existent déjà, sans qu'il faille en créer de nouveaux.

  • Le réveil difficile, quand on ouvre les yeux déjà agacé par la journée qui commence.
  • Le repas pris à la va-vite, debout, entre deux tâches, sans y avoir prêté attention.
  • Le conflit qui couve avec un proche, avant qu'il n'éclate en mots qu'on regrettera.
  • Le voisin pénible croisé dans l'escalier, à qui on répond plus sec qu'il ne fallait.

Dans chacune de ces scènes, l'istighfar s'invite en une seconde : pas besoin d'interrompre ce qu'on fait, pas besoin d'un lieu particulier.

Un exemple, du réveil au coucher

Le matin, avant de consulter son téléphone : une respiration, un mot, puis la journée commence sur une base plus posée. En milieu de journée, entre deux réunions ou deux tâches ménagères, un instant de bascule remplace le vide où l'on ruminait un agacement. Le soir, en repassant mentalement la journée, on nomme deux ou trois écarts précis — pas une liste exhaustive, juste ce qui revient spontanément à l'esprit.

Un trajet en transport, un instant d'attente à la caisse, une pause entre deux rendez-vous : ces interstices, souvent perdus dans le défilement d'un écran, se prêtent tout aussi bien au geste. Il ne demande ni silence complet ni recueillement particulier.

Certains ajoutent un moment fixe, comme les derniers instants avant de dormir. D'autres préfèrent le disséminer, sans horaire, au fil des occasions. Les deux fonctionnent : la répétition compte plus que le cadre qu'on lui donne.

Que dire, concrètement ?

La formule la plus répandue tient en un mot : أستغفر الله (astaghfirullah), qui se comprend simplement par « je demande pardon à Allah ». Elle ne réclame ni arabe soutenu ni cérémonie particulière. Une variante plus longue y ajoute l'engagement du retour vers Allah ; les deux se disent, la plus courte suffit largement au quotidien.

On peut la dire une fois, en une respiration, ou la répéter plusieurs fois de suite quand un souvenir précis revient. Certains la disent à voix basse, d'autres seulement dans la pensée. La forme importe moins que la répétition elle-même.

Faut-il viser soixante-dix ou cent fois par jour ?

Le chiffre rapporté marque un rythme à installer, jour après jour. Quelqu'un qui répète le geste dix fois avec attention avance déjà plus loin que quelqu'un qui l'égrène cent fois sans y penser.

Le Prophète ﷺ adaptait ses conseils à la capacité de chaque personne. Rien n'oblige à viser un chiffre précis dès le premier jour. Commencer par une occasion tenue chaque jour, puis en ajouter une autre la semaine suivante, respecte cette même progressivité — sans culpabiliser de ne pas atteindre soixante-dix dès le premier essai.

Un chiffre qui semble élevé au départ perd de son poids une fois réparti sur une journée entière, entre le réveil, les trajets, les repas, les pauses, les échanges tendus, les moments de calme. Réparti ainsi, soixante-dix devient une présence discrète plutôt qu'une tâche supplémentaire à cocher.

Un jour sans istighfar n'efface aucun acquis des jours précédents. Reprendre le lendemain, sans repasser sur les jours manqués, suffit — se reprocher l'oubli devient vite un nouvel écart à corriger, un cercle qui n'apporte rien. Certaines semaines sont plus chargées que d'autres : un déménagement, une maladie, un examen. Le geste attend, patient, prêt à reprendre sa place dès que la vie redevient plus calme.

Qu'est-ce que ça change, concrètement ?

Rien ne se voit de l'extérieur. Une journée où l'on nomme ses écarts au lieu de les enterrer laisse moins de poids accumulé le soir. Reconnaître un tort, même minuscule, au moment où il arrive, l'empêche de devenir une habitude qu'on ne remarque plus.

Avec le temps, le regard sur soi change aussi : on repère plus vite le mot déplacé, l'impatience inutile, le mensonge par omission. Pas pour se juger davantage, mais pour rattraper l'écart pendant qu'il est encore petit. Certains remarquent aussi un effet sur leurs relations : reconnaître vite un mot déplacé envers un proche facilite les excuses, avant que la rancune ne s'installe des deux côtés.

La répétition finit par installer un réflexe, comme on développerait n'importe quelle autre habitude. Un jour, le mot vient avant même qu'on y pense — c'est souvent le signe que le geste a pris racine. Le geste ne remplace aucune autre pratique, il s'y ajoute simplement, sans lourdeur ni obligation de récitation savante. Il se glisse avant la prière, après elle, ou totalement en dehors de ses horaires, selon ce que la journée permet.

Avec les enfants, certains parents racontent l'habitude sans grand discours : un mot répété devant eux, sans explication forcée. L'imitation fait le reste, plus sûrement qu'une leçon apprise par cœur.

Ce soir, avant de dormir, reprends une seule scène de ta journée — un mot, un geste, une impatience — et dis-le simplement : astaghfirullah. Une fois suffit pour commencer.