Que veut dire suivre la « millat » d'Ibrahim ?
Un verset du Coran situe la mission de Muhammad ﷺ dans une continuité précise. Coran 16:123 Il y est révélé à Muhammad ﷺ de suivre la millat d'Ibrahim (sur lui la paix), qualifié de hanif — non du nombre de ceux qui associaient d'autres divinités à Allah. Pour resituer cette mission dans l'ensemble de la vie du Prophète ﷺ, ce lien avec Ibrahim compte parmi les repères les plus anciens de son parcours.
- Millat
- La voie, la religion suivie par un prophète — ici celle transmise par Ibrahim (sur lui la paix) : l'adoration d'Allah seul.
- Hanif
- Le monothéiste sincère, orienté vers Allah avant même toute loi détaillée révélée, à l'opposé de l'association d'autres divinités.
Au moment où Muhammad ﷺ reçoit la révélation, l'Arabie a dérivé loin du monothéisme qu'incarnait Ibrahim (sur lui la paix). Des idoles se sont installées au fil des générations, y compris dans les lieux qu'Ibrahim avait consacrés à Allah seul. La mission de Muhammad ﷺ, telle que la présente ce verset, s'inscrit dans le prolongement de cette voie déjà tracée, associée à un prophète qu'Allah honore par ailleurs parmi les ulu al-'azm, les prophètes dotés d'une endurance remarquable dans l'épreuve. Le nom même de Muhammad ﷺ, bâti sur la racine ح م د, porte l'idée d'une aptitude à produire un effet réel — la louange qu'on lui adresse n'étant que la conséquence visible de cette aptitude, pas sa cause. Restaurer la millat d'Ibrahim est de cet ordre : un effet concret dans l'histoire, pas une déclaration abstraite.
Pourquoi la Ka'ba relie-t-elle Ibrahim et Muhammad ﷺ ?
Le lien entre les deux hommes se prolonge jusque dans un lieu précis : la Ka'ba. Le Coran rapporte qu'Ibrahim, avec son fils Isma'il (sur eux la paix), éleva les fondations de la Maison en invoquant Allah de l'agréer de leurs mains.
Des siècles séparent cette scène de la naissance de Muhammad ﷺ. Entre-temps, la Ka'ba a changé de visage : des idoles s'y sont accumulées, détournant peu à peu ce lieu de l'adoration exclusive qu'Ibrahim et Isma'il (sur eux la paix) lui avaient donnée. C'est ce même lieu que Muhammad ﷺ purifiera, une fois la Mecque conquise, en écartant les représentations qui s'y trouvaient. Cette continuité s'incarne concrètement : la même pierre, le même mur, un espace que deux hommes ont servi à des siècles de distance, chacun selon sa mission propre. Rien dans ce rapprochement ne diminue la part d'Ibrahim (sur lui la paix) : il reste celui qui a posé la première pierre, au sens propre, de ce que Muhammad ﷺ rendra ensuite à sa vocation initiale.
Qu'a demandé Ibrahim dans son invocation à la Ka'ba ?
La construction ne s'arrête pas à un geste architectural. Le Coran poursuit le récit par une invocation qu'Ibrahim adresse à Allah, juste après avoir élevé les fondations avec Isma'il (sur eux la paix).
Ibrahim précise chaque terme de sa demande : « parmi eux », « issu d'eux-mêmes » — un homme sorti de la descendance d'Isma'il (sur lui la paix), établie autour de cette même Maison. Trois fonctions sont nommées : réciter les versets, enseigner le Livre et la sagesse, purifier. La du3a — l'invocation, du verbe attirer à soi par l'action — accompagne ici un geste déjà accompli : Ibrahim bâtit, puis invoque, dans cet ordre précis. Ce n'est pas une posture de mendicité passive : l'action précède la demande, et la demande prolonge l'action.
Cette invocation a-t-elle vraiment été exaucée par Muhammad ﷺ ?
La tradition exégétique lit ce verset comme une invocation exaucée par la venue de Muhammad ﷺ, des siècles plus tard, descendant d'Isma'il (sur lui la paix) par la lignée arabe. Le messager que réclame Ibrahim récite des versets, enseigne le Livre et la sagesse, purifie ceux qui l'entourent — trois fonctions que la tradition attribue précisément à Muhammad ﷺ auprès des siens. Le vocabulaire même qui le désigne porte cette double dimension : nabiy, de la racine qui évoque ce qui surgit tout à coup, et rasul, de la racine qui évoque un jaillissement, une mission qui s'étend au-delà de celui qui la porte.
Trois éléments relient ainsi les deux prophètes à travers les siècles : une voie religieuse transmise (la millat), un lieu bâti puis restauré (la Ka'ba), une invocation prononcée puis exaucée. Aucun des trois ne place Ibrahim (sur lui la paix) en retrait — il demeure l'un des prophètes qu'Allah cite parmi les ulu al-'azm, ceux dont l'endurance a marqué l'histoire prophétique. Muhammad ﷺ se situe comme l'héritier reconnu de cette invocation, envoyé pour la prolonger plusieurs siècles après qu'elle fut prononcée à la Ka'ba.
Que retenir de ces trois liens entre Ibrahim et Muhammad ﷺ ?
Pris séparément, chacun de ces trois versets raconte un moment isolé : une révélation, une construction, une invocation. Pris ensemble, ils dessinent une trajectoire qui traverse des siècles sans se rompre. Ibrahim (sur lui la paix) transmet une voie, bâtit un lieu, prononce une demande. Muhammad ﷺ suit cette voie, restaure ce lieu, incarne cette demande. Le mu'min qui lit ces trois versets à la suite n'y trouve pas une rivalité entre deux hommes, mais la continuité d'une même adoration d'Allah, portée par des messagers différents à des moments différents de l'histoire.
La prochaine fois que tu lis Coran 2:129, essaie de la lire comme Ibrahim (sur lui la paix) l'a prononcée : après un geste, non à sa place. Pour approfondir le statut du Prophète ﷺ dans son ensemble, poursuis ta lecture.