Pourquoi le Coran met-il en parallèle Muhammad ﷺ et Musa ?
Le rapprochement entre les deux messagers est posé par le texte coranique lui-même, dans la sourate 73, verset 15 — antérieur à tout commentaire ultérieur. Allah y annonce avoir envoyé aux Mecquois un messager témoin contre eux, de la même manière qu'Il avait envoyé un messager à Pharaon. La comparaison figure donc dans la révélation elle-même, adressée directement aux habitants de la Mecque à qui Muhammad ﷺ s'adressait.
Ce verset appartient à une sourate ancienne, révélée dans les premières années de la mission prophétique, à un moment où les Mecquois pouvaient encore hésiter entre l'accueil du message et son rejet. En le rapprochant du sort réservé par Pharaon au messager qui lui fut envoyé, le Coran adresse un avertissement autant qu'il pose une ressemblance : celui qui refuse le témoignage d'un messager rejoint, par ce refus même, une histoire déjà connue.
Ce verset ne compare pas deux figures au hasard. Il place Muhammad ﷺ, s'adressant aux Mecquois, dans la même fonction que Musa — sur lui la paix —, s'adressant à Pharaon : celle de rasoul, du messager porteur d'une mission et d'un avertissement. La racine ر س ل, qui donne ce mot, évoque le jaillissement, l'extension d'une parole envoyée vers un peuple précis. Muhammad ﷺ est lui aussi qualifié de nabiy, celui en qui surgit soudainement la révélation — un terme qui vaut aussi pour Musa. Le Coran ne fabrique donc pas un parallèle par analogie littéraire : il l'énonce comme un fait, dans la structure même de la mission prophétique.
- Rasoul (رسول)
- De la racine ر س ل, jaillissement et extension : le messager porteur d'une mission adressée à un peuple.
- Nabiy (نبي)
- De la racine ن ب و, surgir tout à coup : celui en qui la révélation fait irruption.
Ce statut commun se retrouve d'ailleurs au cœur de ce que le Coran dit de Muhammad ﷺ lui-même — un point développé dans l'article consacré à son statut.
Qu'ont-ils reçu en commun ?
Le parallèle ne s'arrête pas à la fonction de messager. Musa a reçu la Torah, Écriture qui a structuré la vie des Banu Isra'il : loi, culte, mémoire collective. Muhammad ﷺ a reçu le Coran, Écriture qui structure à son tour la vie de sa communauté. Deux messagers, chacun porteur d'un Livre destiné à organiser durablement l'existence d'un peuple — non un simple message oral appelé à se dissiper, mais un texte fixé, transmis, récité.
Cette proximité de rôle n'efface aucune différence de contenu ni de portée : la Torah s'adressait aux Banu Isra'il, le Coran s'adresse plus largement à l'humanité. Elle situe seulement les deux prophètes dans une même catégorie, celle des messagers à qui une Écriture a été confiée pour porter leur communauté vers l'obéissance à Allah. Musa demeure l'un des prophètes les plus cités dans le Coran, revenant dans des dizaines de sourates, et cette place n'est jamais remise en cause par le rapprochement avec Muhammad ﷺ — elle en est au contraire l'un des appuis les plus solides.
Le Coran rappelle d'ailleurs à plusieurs reprises que la succession des messagers porteurs d'une Écriture obéit à une même logique : chaque peuple reçoit, en temps voulu, un avertisseur et un texte capable de le guider. Musa et Muhammad ﷺ s'inscrivent tous deux dans cette continuité, sans que l'un efface la mission de l'autre.
Ont-ils affronté la même épreuve ?
Le parallèle se prolonge dans l'histoire de la mission elle-même. Musa s'est heurté au refus de Pharaon et à l'hostilité de son entourage, avant de connaître, avec les siens, une issue favorable. Muhammad ﷺ s'est heurté au refus des notables mecquois, qui ont rejeté son message et multiplié les obstacles contre lui et les premiers mu'min, avant que sa communauté ne connaisse elle aussi une forme de délivrance.
Dans les deux récits, un même mouvement se dessine : un messager envoyé à un peuple, l'opposition d'un pouvoir établi, une période d'épreuve, puis une issue où le message trouve sa place. Le Coran revient sur l'histoire de Musa face à Pharaon dans de nombreuses sourates, précisément parce qu'elle éclaire, par ressemblance, ce que vivait Muhammad ﷺ et les premiers mu'min à la Mecque : la moquerie, l'isolement social, parfois la persécution directe de certains compagnons, avant que la situation ne se retourne.
Cette répétition n'est pas propre à Musa et Muhammad ﷺ : le Coran présente le rejet des messagers comme une constante à travers l'histoire, touchant Nuh, Salih, ou encore Ibrahim. Le cas de Musa retient cependant une attention particulière dans la sourate 73, parce qu'il y est nommément associé à Muhammad ﷺ, ce qui n'est pas le cas des autres prophètes évoqués dans ce verset précis.
Que s'est-il passé entre Musa et le Prophète ﷺ lors du Mi'râj ?
Le voyage nocturne et l'ascension du Prophète ﷺ à travers les cieux — le Mi'râj — sont traités pour eux-mêmes dans un autre article du cocon ; on n'en reprendra pas ici le récit complet.
Un épisode de ce voyage concerne directement Musa. Il a été rapporté, dans des versions transmises par Bukhari et par Muslim, qu'au cours de l'ascension le Prophète ﷺ croisa Musa — sur lui la paix — et que celui-ci, informé du nombre de prières quotidiennes prescrites, lui conseilla de retourner demander à Allah un allègement. Musa s'appuyait sur sa propre expérience : il connaissait la difficulté qu'avait rencontrée son peuple à appliquer strictement les commandements reçus, et redoutait que la communauté de Muhammad ﷺ ne connaisse la même difficulté.
Le Prophète ﷺ retourna donc à plusieurs reprises, sur ce conseil, jusqu'à ce que le nombre de prières soit fixé à cinq quotidiennes. Cet échange ne relève d'aucune rivalité entre les deux prophètes. Il montre au contraire une proximité fraternelle : un prophète plus ancien, connaissant par expérience le poids des commandements sur une communauté, qui met cette expérience au service d'un autre messager et de son peuple.
Ce parallèle établit-il une hiérarchie entre Muhammad ﷺ et Musa ?
Le rapprochement opéré par le Coran entre les deux figures ne sert pas à classer l'un au-dessus de l'autre. Il situe chacun dans sa mission : Musa envoyé à Pharaon et aux Banu Isra'il, porteur de la Torah ; Muhammad ﷺ envoyé aux Mecquois et à l'humanité, porteur du Coran. Le verset 73:15 pose une ressemblance de fonction — un messager, un peuple, un témoignage — et non une compétition entre deux parcours.
Musa reste l'un des prophètes les plus honorés et les plus souvent mentionnés dans le Coran ; son rôle lors du Mi'râj, où il conseille le Prophète ﷺ avec la sollicitude de l'expérience, confirme cette place. Comprendre le parallèle entre les deux messagers, c'est donc reconnaître deux missions distinctes, également honorées, inscrites l'une et l'autre dans une même histoire de la révélation qu'expose le cocon consacré au Prophète Muhammad ﷺ.
Retiens ce verset la prochaine fois que tu lis la sourate 73 : relis-le en tenant compte de ce qu'il dit de la constance des messagers face au rejet.