Comment le Prophète ﷺ mesurait-il son jeûne hors Ramadan ?
En dehors du mois de Ramadan, le Prophète ﷺ jeûnait selon un rythme reconnaissable : le lundi, souvent le jeudi, et trois jours au cœur de chaque mois lunaire. Rien d'improvisé dans cette cadence : chaque jour porte sa propre raison, distincte des autres.
Beaucoup connaissent le duo « lundi-jeudi » sans savoir d'où il vient précisément, ni pourquoi trois jours du mois s'y ajoutent. Trois habitudes, trois questions posées un jour à leur premier concerné — et trois réponses qui éclairent une manière de vivre autant qu'une manière de jeûner.
Ce jeûne volontaire (en dehors du mois obligatoire) n'a jamais été présenté comme une performance. Il s'apparente davantage à un entraînement discret, répété, qui laisse le corps et l'attention se souvenir de ce que le mois de Ramadan enseigne une fois par an.
Pourquoi jeûnait-il le lundi ?
Un jour, on lui a posé directement la question. Il a été rapporté qu'il répondit :
ذَاكَ يَوْمٌ وُلِدْتُ فِيهِ وَيَوْمٌ بُعِثْتُ أَوْ أُنْزِلَ عَلَىَّ فِيهِ
« C'est le jour où je suis né, et le jour où j'ai été envoyé [comme Prophète], ou où la révélation est descendue sur moi. »*
Rapporté par Muslim 1162b
Deux naissances dans une seule phrase : celle de l'homme, et celle de la mission. Jeûner ce jour-là revient à marquer, chaque semaine, l'anniversaire d'un homme et d'une mission à la fois. Le geste est simple : au lieu d'un festin, un repas qui manque, comme un remerciement silencieux répété.
Concrètement, cela tient en deux repères dans une journée ordinaire : un dernier repas avant l'aube, puis rien jusqu'au coucher du soleil. Aucune formule savante à réciter, aucun rituel préalable — seulement l'intention posée la veille au soir ou avant l'aube, et la journée qui suit son cours normal, travail compris. Le lundi de votre propre anniversaire, par exemple, s'offre volontiers au même geste : un jour choisi non pour se priver, mais pour se souvenir.
Le jeûne du jeudi : sunna attestée, mais pas par ce hadith
Le couple lundi-jeudi circule depuis toujours, transmis d'une génération à l'autre sans qu'on interroge son origine exacte. L'histoire est pourtant plus fine que le duo qu'on récite par habitude — et elle raconte, en creux, comment une parole traverse quatorze siècles sans se déformer en chemin.
Chaque hadith emprunte une chaîne de transmetteurs, nom après nom, jusqu'au témoin direct. Quand deux chaînes rapportent la même scène avec un détail différent, les savants du hadith comparent, pèsent, et tranchent — c'est tout le travail qui a permis à une phrase prononcée un jour donné de nous parvenir presque intacte, quatorze siècles plus tard.
Dans le hadith cité plus haut, une version rapportée par un narrateur nommé Shu'ba ajoutait le jeudi à la question posée au Prophète ﷺ. L'imam Muslim, en compilant ce hadith, a choisi de l'écarter. Il l'a noté lui-même :
فَسَكَتْنَا عَنْ ذِكْرِ الْخَمِيسِ لَمَّا نَرَاهُ وَهْمًا
« Nous avons tu la mention du jeudi, car nous l'estimons erronée. »
— Muslim, note sur le hadith 1162b
Autrement dit : le motif « jour de ma naissance et de ma mission » concerne, dans ce hadith précis, le lundi seul. Le jeûne du jeudi repose sur d'autres hadiths, distincts, qui évoquent le moment où les actions des hommes sont présentées à Allah. Deux jours, deux raisons, deux sources — et un compilateur assez rigoureux pour trier l'un de l'autre plutôt que de les fondre en une seule belle paire.
Un imam reçoit deux versions d'une même question, isole une phrase qui lui paraît ajoutée, et la consigne noir sur blanc pour les générations suivantes : quatorze siècles plus tard, sa précision reste lisible. Le jeûne du jeudi garde toute sa légitimité : d'autres hadiths le soutiennent, indépendamment de celui-ci et de son motif d'anniversaire.
Que sont les jours blancs, ces trois jours du milieu du mois ?
À ce rythme hebdomadaire s'ajoute un rythme mensuel : trois jours consécutifs, autour du milieu de chaque mois lunaire, que l'on appelle souvent les « jours blancs » (أيام البيض, ayyam al-bid) en référence aux nuits de pleine lune qui les éclairent. Il est largement rapporté que le Prophète ﷺ observait ce jeûne mensuel avec constance.
Le calendrier lunaire situe ces trois jours autour du 13, 14 et 15 de chaque mois ; le jour exact glisse parfois d'une unité selon les mois, simple effet du calendrier lui-même.
Rien n'oblige à viser les trois jours d'un seul mois pour commencer. Un seul jour blanc, tenu une fois, donne déjà la mesure du geste : un petit rendez-vous mensuel avec soi-même, calé sur le rythme de la lune plutôt que sur celui de l'agenda professionnel.
Le lundi revient chaque semaine, le jour blanc une fois par mois : deux horloges différentes, l'une courte et l'autre plus lente, qui rappellent chacune à leur façon le même rendez-vous.
- Ayyam al-bid
- Littéralement « les jours blancs » : les trois jours du milieu du mois lunaire, éclairés par la pleine lune.
- Iqtisad
- La juste mesure : ni l'excès qui épuise le corps, ni le renoncement qui n'engage à rien.
Quelle mesure adopter aujourd'hui ?
Trois jeûnes, trois raisons, trois rythmes différents. Aucun n'exige d'être pris en même temps dès la première semaine. Le Prophète ﷺ ajustait ses conseils à la personne qu'il avait devant lui : un compagnon pressé de tout donner s'entendait parfois freiné ; un autre, plus hésitant, encouragé. Chacun avance à son pas, pas à celui du voisin.
Un lecteur pressé pourrait vouloir cumuler les trois d'un coup dès le mois prochain. Choisir un seul jour, le tenir pendant plusieurs semaines, puis seulement ensuite en ajouter un second, construit une habitude qui dure. Vouloir les trois jeûnes en même temps dès la première semaine se termine le plus souvent par un abandon avant dix jours.
Cette façon de doser l'effort s'inscrit dans une manière plus large d'apprendre à vivre chaque jour à sa manière : un geste à la fois, jamais un programme entier avalé en une nuit. Et si jeûner en dehors de Ramadan vous semble d'abord étrange, la question mérite d'être posée frontalement — ce jeûne qui déroute a ses propres raisons, différentes de celles-ci.
Revenir, encore et encore, vers le Prophète Muhammad ﷺ pour y chercher un geste précis plutôt qu'une leçon générale : voilà peut-être ce qu'un simple lundi sans repas peut apprendre.
La prochaine fois qu'un lundi se présente, essaie-le une fois, sans engagement pour les suivants. Regarde simplement ce que ça change dans ta journée — pas dans ta foi, dans ta journée.
* Les paroles prophétiques sont citées en arabe, suivies d'une traduction approximative : celle-ci ne prétend pas rendre la littéralité du texte, mais en dégager un sens fidèle à l'esprit de l'enseignement.