Que raconte la sourate at-Tahrim (66) ?

Douze versets. Une sourate courte, révélée à Médine, qui porte le nom d'un geste : l'interdiction — at-Tahrîm. Elle s'ouvre sur une tension domestique, entre Muhammad ﷺ et certaines de ses épouses. Elle se referme sur quatre femmes que rien ne semblait relier : les épouses de deux prophètes qui n'ont pas suivi leur foi, et deux femmes qui ont gardé la leur seules, sans l'aide d'un mari juste à leurs côtés. Entre ces deux bornes, un mot revient, posé une seule fois, à la toute première ligne : an-Nabiyy. Le Prophète.

Pourquoi Allah l'appelle-t-il « Ô Prophète » et non « Ô Messager » ?

Premier mot de la sourate après la basmala : « an-Nabiyy ». Pas « Muhammad ». Pas « ar-Rasûl » non plus, le titre qu'on lui donne d'ordinaire quand il porte le message aux hommes. Ici, à la maison, dans une affaire qui ne regarde que lui et les siens, Allah choisit un autre nom pour s'adresser à lui.

An-Nabiyy
Celui par qui s'opère un passage : d'une terre à une autre, d'un état à un autre. La racine porte aussi l'idée d'un surgissement soudain — ce qui perce la terre d'un coup, sans annonce.
Ar-Rasûl
La missive incarnée : un homme de chair et d'os qui jaillit dans l'histoire pour y étendre un message reçu d'ailleurs.

Deux noms, deux fonctions. Le rasûl porte une charge vers l'extérieur, vers la nation entière. Le nabiyy fait traverser — une frontière, une époque, un lieu.

Cette fonction se referme avec lui : après lui, plus personne ne porte le nom de nabiyy — c'est un point que le Coran vient lui-même sceller ailleurs, dans une autre sourate.

Que se joue-t-il, dans sa propre maison, quand ce mot tombe ?

Le verset ne raconte pas l'épisode en détail : il le suppose déjà connu de celui à qui il s'adresse. Il parle d'une interdiction que Muhammad ﷺ s'est imposée à lui-même — quelque chose de permis dont il s'est privé, pour ne pas peiner l'une de ses épouses. Un geste d'homme marié, pas un décret de chef religieux. Et c'est précisément là qu'Allah intervient : pas pour le blâmer, mais pour lui rappeler qu'il n'a pas à s'interdire ce qu'Allah a rendu licite, même par égard pour quelqu'un qu'il aime.

Le mot « an-Nabiyy » prend alors tout son relief. Le passage que la racine porte ne se joue pas seulement devant les foules de la Mecque ou dans les tractations de Médine. Il traverse aussi le foyer. Le texte ne montre pas un Muhammad public, prophète en majesté, puis un Muhammad privé, simple mari : le même mot l'interpelle dans les deux scènes.

Deux versets plus loin, le texte s'adresse directement à deux de ses épouses, et les invite à revenir sur ce qui a pesé sur leurs cœurs — Coran 66:4. Il va même jusqu'à poser, sans détour, l'hypothèse d'une répudiation générale : Allah lui donnerait alors d'autres épouses, tout aussi engagées dans leur foi — Coran 66:5. Rien n'est écarté, rien n'est habillé de pudeur excessive. Le texte affronte une tension de couple avec la même franchise qu'il affronte, ailleurs, une bataille.

Que veut dire « protégez les vôtres du Feu » ?

Cinq versets plus loin, l'adresse change de destinataire mais garde la même forme : « Ô vous... ». Le nabiyy était interpellé pour son foyer ; les mu'minun le sont à présent pour le leur. Le verbe employé, « qû », vient d'une racine qui donne aussi la garde, le fait de se prémunir. On ne demande pas de prêcher à sa famille. On demande de la garder, activement, comme on garde un troupeau d'un danger repéré.

La sourate ne sépare jamais le foyer du sacré. Ce qu'elle vient de montrer chez le nabiyy — une responsabilité d'homme envers les siens, portée jusque dans l'intime — elle l'étend à tout mu'min. Ce que le Prophète ﷺ vit à l'échelle d'une maison, chaque mu'min le vit à la sienne.

Pourquoi la sourate se termine-t-elle sur quatre femmes ?

Les deux derniers versets basculent sur deux couples de figures opposées. D'un côté, l'épouse de Nûh et l'épouse de Lût : mariées à deux prophètes, elles n'ont pourtant pas suivi leur foi, et cette union n'a servi à rien, ni ici ni au-delà — Coran 66:10. De l'autre, la femme de Pharaon : mariée au pire tyran que le Coran nomme, elle a supplié Allah de la loger auprès de Lui, loin de son mari et de ses actes — Coran 66:11. Et Maryam, qui n'a pas eu de mari du tout, mais qui a gardé sa parole et son souffle purs — Coran 66:12.

Aucun lien de sang ni de mariage ne transmet la foi de l'un à l'autre. Pas même celui qui unit à un prophète. Les épouses de Nûh et de Lût vivaient sous le même toit qu'un homme choisi par Allah, et cela ne les a pas dispensées de répondre, chacune, de ce qu'elle croyait vraiment. La femme de Pharaon vivait sous le toit du pire tyran nommé dans le Coran, et cela ne l'a pas empêchée de tenir sa foi jusqu'au bout.

Qu'est-ce que cette sourate change dans le regard qu'on porte sur lui ?

Elle refuse de découper le Prophète ﷺ en deux personnages : celui qu'on cite dans les grandes heures de Médine, et celui qui vit derrière la porte de sa maison. Le même mot, « an-Nabiyy », couvre les deux — comme le fait, plus largement, tout ce que le Coran dit de lui quand il s'adresse à lui en face plutôt que de parler de lui à la troisième personne. Le nom qu'on lui donne d'ordinaire, Muhammad, porte d'ailleurs une tout autre racine que celle qui l'interpelle ici : la puissance qui produit ses effets, quand « an-Nabiyy » porte celle du passage. Deux noms pour un seul homme. Cette sourate choisit son moment pour révéler lequel employer.

La prochaine fois que tu liras un verset qui s'ouvre par « Ô Prophète », arrête-toi une seconde sur ce mot avant de lire la suite. Demande-toi ce qu'il traverse, lui, à cet instant précis du texte.